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Musiques contemporaines XX & XXI

Musiques contemporaines XX & XXI

Chroniques de concerts,de festivals, d'événements, de livres, de disques et de DVD.

10 Novembre 2014

Jean-Pierre Robin dans son édito des pages saumon du Figaro

Jean-Pierre Robin dans son édito des pages saumon du Figaro

Fleur Pellerin, la ministre de la Culture qui préfère l’économie à la littérature

Selon elle, la culture serait devenue une marchandise comme les autres.

Jean-Pierre Robin

Entre les deux prix Nobel français de l’automne 2014, son cœur ne balance pas. Il penche du côté auquel on n’aurait pas pensé a priori, compte tenu de ses fonctions. Fleur Pellerin, qui s’est assise le 26 août dernier dans le fauteuil d’André Malraux, rue de Valois, avoue sans vergogne n’avoir lu aucun roman de Patrick Modiano. Elle reconnaît même être incapable d’en citer le moindre titre. En revanche, la jeune femme, ancienne élève de l’Essec et de l’ENA, souligne à l’envi qu’elle n’avait pas attendu que Jean Tirole ait le prix Nobel d’économie pour travailler avec lui sur « l’économie de l’attention », précise-t-elle.

Voilà deux mots qu’on n’associerait pas spontanément. Mais il suffit de les prendre chacun au pied de la lettre pour comprendre de quoi il retourne. L’économie est, on le sait, la science de ce qui est rare. Or dans le monde de l’information, la rareté ne porte pas sur les produits : avec la TNT et Internet, un enfant de 5 ans a un accès direct à des centaines de chaînes de télévision. La ressource rare n’est donc pas l’offre de produits, pléthorique, mais l’attention forcément limitée que chacun d’entre nous peut y consacrer.

Fleur Pellerin a révélé le 18 octobre, lors des 9es Rencontres cinématographiques de Dijon, le forum annuel des professionnels du cinéma, qu’elle s’intéressait depuis plus d’un an à cette question avec Jean Tirole. De sa déclaration, on n’a pas manqué de faire des gorges chaudes. Car tout un chacun s’est rappelé les propos tenus en 2004 par Patrick Le Lay, alors PDG de TF1 : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible… Dans une perspective “business”, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. »

Soyons clair : Fleur Pellerin s’inscrit exactement dans la démarche de Patrick Le Lay. Le souligner n’est pas une critique, mais une simple observation. « L’attention est la ressource rare et pas les contenus », a-t-elle martelé à Dijon, et c’est en soi une évidence. Ce qui a le plus frappé les professionnels est sa volonté de s’exprimer en termes de « contenus » et non d’« œuvres » ou de « films ». On est manifestement très loin d’André Malraux et de son fameux « appel aux intellectuels » de 1948. « Enfin le cinéma est né. Et à cette heure, une femme hindoue qui regarde Anna Karénine pleure peut-être en voyant exprimer par une actrice suédoise et un metteur en scène américain l’idée que le Russe Tolstoï se faisait de l’amour », avait lancé celui qui devait, en 1958, devenir le premier ministre de la Culture de la Ve République.

Avec Fleur Pellerin, la culture se décline en termes de « publics » et d’« algorithmes de choix », de « contenus » et de « réseaux ». Les « produits culturels » sont devenus « des marchandises comme les autres », pour reprendre l’expression consacrée. C’est la formule par laquelle les milieux culturels français dénoncent les discussions au sein de l’Organisation mondiale du commerce qui voudraient banaliser leurs secteurs d’activité. L’actuelle titulaire du « ministère de la Culture et de la Communication » a dirigé pendant quelques mois celui du « Commerce extérieur » et auparavant « le ministère des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique ». Elle a sans doute toutes les qualifications pour un aggiornamento et faire entrer la vache sacrée qu’est la « Culture » en France dans la modernité numérique !

Il ne s’agit évidemment pas de stigmatiser « l’économie de l’attention », dont Jean Tirole, malgré toutes ses qualités, n’est d’ailleurs pas l’inventeur. Les spécialistes s’accordent pour en attribuer la paternité à l’Américain Herbert Simon, le premier à avoir formulé le concept, dès 1971 : « Dans un monde riche en information, l’abondance d’information entraîne la pénurie d’une autre ressource : la rareté devient ce qui est consommé par l’information. Ce que l’information consomme est assez évident : c’est l’attention de ses receveurs. Donc une abondance d’information crée une rareté d’attention. »

Pardon pour les répétitions, elles sont dans le texte de Simon, ce qui n’enlève rien à son originalité ni à sa finesse d’analyse. Depuis cette découverte conceptuelle, « l’économie de l’attention » a fait l’objet d’innombrables recherches, et largement au-delà du champ économique stricto sensu.

Le phénomène est en effet bien plus ancien qu’on ne l’imagine habituellement. Professeur de littérature à l’université de Californie à Los Angeles, Richard Lanham aime à rappeler que les rhéteurs de la Grèce ancienne et de la Rome antique n’avaient pas d’autre but que de « capter l’attention » de leur auditoire (la captatio). Cette tradition - la rhétorique a été enseignée dans les lycées français jusqu’au début du XXe siècle - est à l’origine, à la fois du discours politique, de l’éloquence judiciaire et de toute la littérature occidentale. C’est par le style que l’on retient l’attention de son auditeur ou de son lecteur, d’où le titre du livre passionnant de Richard Lanham : The Economics of Attention. Style and Substance in the Age of Information. La traduction coule de source, même si l’ouvrage, qui a le mérite de ne pas avoir été écrit par un économiste, n’est pas encore traduit en français.

À l’âge d’Internet et des sitcoms, comme dans la Grèce d’Aristote ou la Rome de Cicéron, c’est toujours et encore par le style qu’on se distingue. Voilà sans doute un camouflet pour Patrick Modiano que de n’avoir pas su attirer l’attention de Fleur Pellerin. À moins qu’il ne faille incriminer le manque de curiosité et le narcissisme de notre ministre de la Culture.

Publié par Omer Corlaix à 12:39pm

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