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Musiques contemporaines XX & XXI

Musiques contemporaines XX & XXI

Chroniques de concerts,de festivals, d'événements, de livres, de disques et de DVD.

10 Novembre 2014

Les chaises... L'offre va-t-elle créer sa demande ?

Les chaises... L'offre va-t-elle créer sa demande ?

Le Monde daté du 9 novembre

Attaquée par la gauche comme par la droite, la Philharmonie de Paris est une grande utopie

Conçue par l'architecte Jean Nouvel, la Philharmonie de Paris, dont l'ouverture dans l'Est parisien a été reportée en 2015 pour cause de problèmes budgétaires et de retard des travaux, est fortement contestée. Une polémique qui révèle le déficit d'éducation musicale en France, où la musique est considérée comme un objet de consommation et un instrument de discrimination sociale

Les débats au sujet de l'ouverture de la Philharmonie de Paris en disent long sur la place qu'occupe la musique savante au sein de notre société. Quels arguments y avance-t-on ? Cette salle va coûter cher. Il va falloir la rentabiliser. Il s'agira de faire venir le public des concerts classiques, qui a ses habitudes à la Salle Pleyel et au Théâtre des Champs-Elysées, dans les quartiers populaires de l'Est parisien. Contrairement au théâtre, à la danse, aux arts plastiques, voire au cinéma – il suffit de regarder la diversité d'âges de leurs publics respectifs –, la musique est un terrible outil de discrimination sociale qui met à nu les clivages profonds dont souffre notre société.

Je me désole qu'elle soit devenue redoutablement " cloisonnante ". Elle est désormais calibrée pour toutes les tranches d'âge, pour toutes les classes sociales, tous les groupes ethniques, toutes les configurations géographiques. Il y a de la musique pour les enfants, pour les jeunes, pour les adultes, pour les vieux, pour les gens aisés, pauvres, pour les Blancs, les Noirs, les Beurs, pour les habitants des villes, des banlieues, des campagnes.

La gauche et la droite s'opposent sur le projet de cette Philharmonie de Paris. L'une le juge trop élitiste, l'autre y redoute la perte de ce qu'elle considère comme son patrimoine historique. Que n'a-t-on pas entendu ? Mme Hidalgo, maire de Paris, a fait savoir que la grande salle de la Philharmonie (construite pourtant pour accueillir les grandes formations symphoniques) doit impérativement s'ouvrir aux " musiques urbaines " si elle veut bénéficier de sa subvention. Je lui proposerais volontiers les symphonies " Linz " ou " Prague ", de Mozart, " Londres ", de Haydn, Les Pins de Rome, de Respighi, Un Américain à Paris, de Gershwin, Un Américain à Paris, de Gershwin, et, dans la foulée, tant qu'à faire, ma propre Passacaille pour Tokyo !

Or la maire, elle, malheureusement ne plaisante pas. Subventionner un projet qui ne va toucher qu'une fraction de la population de sa ville, la plus aisée de surcroît, écornerait son image. Dans le camp adverse, on entend des propos tout aussi ahurissants, comme par exemple : " La musique classique est un art élitiste, et il en ira toujours ainsi " (Le Monde du 13 juin).L'élite se résume-t-elle à un club dans lequel on ne peut être admis que si l'on habite les quartiers chics de la capitale ? Quel risque y a-t-il à laisser cette musique atteindre les populations n'appartenant pas à ce sacro-saint entre-soi ? La musique " classique " ne se confond-elle pas avec " cet obscur objet du désir " d'une classe sociale vieillissante qui ne veut pas comprendre que continuer à le garder jalousement ne ferait que le mener à sa perte ?

Univers riche

Un signe des temps : Patrick Modiano, notre Prix Nobel de littérature fraîchement émoulu, fut comparé sur France Culture au groupe Daft Punk ; non sur son parcours esthétique, bien sûr, mais sur sa valeur d'exportation ! Va-t-on se satisfaire de ce type de balivernes encore longtemps ? Ne devrait-on pas plutôt créer des passerelles qui permettraient aux habitants des quartiers populaires de découvrir un univers riche d'œuvres musicales qu'ils n'ont jamais eu l'occasion d'entendre ?

Certains pays, comme la Finlande et le Venezuela, ont mis en œuvre des politiques musicales ambitieuses qui devraient nous servir de modèles. Ils ont su, eux, marier l'ambition artistique au souci social. Le programme El Sistema, au Venezuela, permet aux enfants des bidonvilles non seulement d'apprendre à jouer d'un instrument, et même de s'épanouir au sein d'un orchestre, mais aussi de trouver, à la sortie des répétitions et des concerts, quelque chose dans leurs assiettes. Ces politiques ont porté leurs fruits. Ce n'est pas un hasard si les deux derniers directeurs musicaux du prestigieux Los Angeles Philharmonic ont été un Finlandais et un Vénézuélien (Esa-Pekka Salonen a occupé ce poste entre 1992 et 2009, date à laquelle Gustavo Dudamel lui a succédé).

Il faut voir aussi les immenses orchestres de jeunes qui existent au Japon pour mesurer le fossé qui nous sépare de ces pays-là. Que l'on pense à Claudio Abbado, qui a fondé, il y a près de trente ans, l'Orchestre des jeunes Gustav Mahler, ou à Daniel Barenboïm qui, avec Edward Saïd, en 1999, a créé le West-Eastern Divan Orchestra, regroupant de jeunes instrumentistes israéliens et palestiniens. Ces musiciens visionnaires ont prouvé que la pratique de la musique pouvait se hisser au-dessus de tout clivage générationnel, ethnique, culturel, politique. Et cela, qu'on se le dise, sans rien retrancher de l'ambition artistique.

Regain d'intérêt ?

Il ne s'agit pas de placer les musiques savantes au-dessus d'autres musiques, mais de décider d'instaurer une éducation musicale digne de ce nom. Certes, les conservatoires de musique français regorgent de candidatures qu'ils n'arrivent même pas à satisfaire. S'agit-il là d'un regain d'intérêt pour l'étude de la musique ? Rien n'est moins sûr. Aux yeux de nombreux parents, faire pratiquer la musique à leurs enfants est une aide à leur réussite scolaire. Malgré l'absence de toute preuve scientifique en la matière, cela montre que la musique jouit en France, notamment auprès des classes sociales les plus aisées, d'un statut semblable à celui qu'avait jadis l'apprentissage du latin et du grec : langue morte qu'on délaisse une fois son rôle formateur accompli.

On entend parler, sempiternellement, de la nécessité de dispenser un enseignement artistique dans les collèges et les lycées, mais la musique reste toujours sur les bas-côtés. A Strasbourg, la ville où j'habite, les salles de théâtre, au contraire des salles de concert, regorgent de lycéens. Pas de quoi s'étonner : les professeurs de français les y préparent en les faisant entrer dans les subtilités des textes de Molière ou de Beckett. Où est le professeur de musique ? Qui parle aux lycéens des grands textes musicaux d'hier et d'aujourd'hui ? Qui les leur met dans les oreilles ? Pourra-t-on un jour, en France, voir un élu lancer dans sa ville, dans sa région ou dans son pays, un programme d'éducation et de sensibilisation à la musique en tant qu'art ?

Le projet de la Philharmonie de Paris, mené par Laurent Bayle, veut relever ce défi. Il comporte des risques, certes, mais il est audacieux, et surtout visionnaire. Ilvise à dépasser les cloisonnements qui contribuent au ravalement de la musique au rang d'une marchandise vouée à être remplacée, tôt ou tard, par une autre, voire à disparaître. La tâche est énorme. Et alors ! Le projet de la Philharmonie de Paris va bien plus loin que la construction d'une nouvelle salle de concert. L'ensemble de sa programmation vise à instituer la possibilité d'un " vivre ensemble " de la musique dans ses diversités, ses passerelles, dans son inscription dans la ville, sa volonté de briser enfin les enclos dans lesquels les différents publics ont été depuis trop longtemps parqués. Mais pour que ce projet réussisse, il doit être appuyé par une politique ambitieuse.

Par Philippe Manoury

Philippe Manoury est compositeur de musique contemporaine.

Publié par Omer Corlaix à 14:45pm

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