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Musiques contemporaines XX & XXI

Musiques contemporaines XX & XXI

Chroniques de concerts,de festivals, d'événements, de livres, de disques et de DVD.

16 Juin 2015

Marc Dumont, deux ou trois mots, voire plus sur France Musique

Marc Dumont, deux ou trois mots, voire plus sur France Musique

Marc Dumont

Article paru sur le Blog de Mediapart ce 16 juin

Il est (grand) temps de parler de France Musique

« La culture, ce n’est pas ce qui nous coûte cher, c’est ce qui nous est cher »

(Le chef d’orchestre Christophe Rousset, au micro de France Musique, décembre 2014)

Pendant la longue grève de Radio France un des enjeux cachés au public était crûment apparu : la pure et simple survie de France Musique – chaîne unique en son genre, bien au delà de nos frontières, depuis sa création en 1963. La mobilisation exceptionnelle des acteurs de cette radio, des grévistes comme aussi des auditeurs, s’exprimant à travers pétitions et lettres indignées, avait permis de lever cette hypothèque. Mais ce qui se passe en ce moment amène à alerter, de façon urgente, sur la dérive fatale qui est en route, sur un travail de sape systématique, dans un contexte de crise profonde du monde culturel. Et de silence médiatique assourdissant. Il est absolument écoeurant et révoltant de voir un tel joyau ainsi piétiné et méprisé – depuis si longtemps. (1)

Sous le coût de l’émotion

Est-ce un hasard si, en avril 2014, le premier entretien accordé par le nouveau PDG, Mathieu Gallet, a été pour le journal « Les échos », appartenant au même groupe média que Classica et… Radio-Classique ? (2)

Un des responsables de cette radio me disait un jour, surpris : « Je ne comprends pas. France Musique ne devrait pas avoir à courir après nous. C’est le Service Public ; il a une autre mission. » Oui : c’est celle d’irriguer toutes les composantes de la vie musicale hexagonale. Particulièrement au moment où les Conservatoires de Musique, attaqués de toute part, sont pleins de jeunes avides de musique et de savoir. Au moment où jamais autant de projets pédagogiques de fond ont été initiés par les orchestres, opéras, ensembles de toute taille. La musique est partout. Et aujourd’hui, on est en train de lui couper la tête !

Mais cette tendance, si elle est maintenant dans sa phase terminale, la plus violente mais pas toujours la plus spectaculaire, ne date pas d’hier. Il y a quelques années déjà, Radio Classique avait pour slogan ce simple mot : « L’émotion » Que fit France Musique ? Elle choisit son propre slogan, totalement captif de la rivale : « Prolongez l’émotion » C’est dire que le tropisme est grand. Et que s’afficher ainsi à la remorque dénote bien une obsession. Celle du chiffre. Et une incapacité : celle de tracer une ligne artistique propre.

Celle qui fut, pendant des années, une des voix de Radio Classique, Denisa Kerschova, a été embauchée en 2010, lorsque la Directrice adjointe de France Musique était Mitsou Carré, venue de Radio Classique – appelée par Jean-Luc Hees, qui, lui, terminait son émission dans le studio de Radio Classique lorsqu’en 2009 le Président de la République lui téléphona personnellement, un matin, pour lui proposer la Direction de Radio France.

En 2011, Jean-Luc Hees expliquait aux producteurs de France Musique que lorsqu’il se rendait devant les parlementaires, on ne cessait de le harceler à propos de la chaîne, lui disant qu’elle coûtait trop cher. Les députés de droite, largement majoritaires, demandaient des comptes. Et évoquaient à haute voix la fusion France Musique/France Culture. Deux ans plus tard, avec une autre majorité politique, c’est le sénateur socialiste David Assouline qui attaquait une audition du même PDG en accusant France Musique de coûter trop cher. Rien de nouveau. Le langage est le même. Et la culture, l’art dans tout cela ? Car tout se mesure à l’aune de quelques chiffres mystérieux : ceux, récurrents des résultats Médiamétrie. Les sacro-saints sondages.

La seule culture du chiffre

On fera remarquer – comme le disait Jean-Luc Hees avec une totale absence de sens critique – que Médiamétrie, c’est du sérieux, du lourd, du sacré même. Les managers-PDG sont là pour se servir d’instruments présentés comme quasi-infaillibles. C’est leur boussole, au point que les directeurs de chaîne sont en partie payés aux résultats d’audience… le regard fixé, depuis quelques années, sur le « quart d’heure par quart d’heure. » Ce sont des chiffres qui montreraient « scientifiquement » l’évolution de l’écoute avec une précision de scalpel.

Alors, reprenons : depuis 1988 – date des premiers chiffres disponibles en public – l’audience de la chaîne fluctue entre 1,1 et 2 points d’audience. Le plus souvent, ces dernières années, entre 1,3 et 1,6. C’est peu pour un coût global d’ailleurs difficile à cerner ? C’est ce qui se dit, qui se brandit sans cesse comme un mantra de comptable psychorigide.

- Première objection, de fond : ce n’est pas ainsi que doit, que devrait se construire une politique culturelle au rayonnement national et international. Construire un véritable projet artistique avant toute chose serait bien venu, non ? On n’en est plus là du tout.

- Deuxième objection : c’est juste ridicule d’avoir le regard fixé sur cette ligne bleue des sondages, quand on pense que la marge d’erreur est de 0,5. Calculez-vous même et pensez aux sondages politiques, pourtant à une toute autre échelle, avec d’autres moyens – se trompant régulièrement dans leur prédictions. Sonder les reins et les cœurs n’a jamais été très scientifique. (3)

- La troisième objection tient au questionnaire de Médiamétrie lui-même. Pour avoir été par hasard sollicité il y a quelques mois, j’ai constaté qu’au bout de presque une demi heure de questions, nous en arrivions enfin aux chaînes écoutées, heure par heure. Ceci en raison d’un « protocole » tellement absurde que l’on a l’impression que la charmante personne qui vous contacte par téléphone se moque de vous. Elle ne cesse de répéter les mêmes formules. Il faut avoir une bonne heure devant soi et s’armer d’un grand courage pour aller au bout de l’épreuve. Qui peut et veut sérieusement trouver ce temps à l’heure du repas du soir ? Il y a une dizaine d’années, ma femme avait été contactée par Médiamétrie. Là, c’était encore mieux : France Musique n’apparaissait même pas sur la liste de l’enquêteuse !

En fait, ici comme ailleurs, ce ne sont pas les sondages qui comptent, mais ce qu’on leur fait dire – le prétexte qu’ils représentent pour annoncer des politiques toujours plus restrictives. Il faut sortir de cette spirale infernale. Chiffre pour chiffre, redisons que les travaux engagés à Radio France, il y a dix ans déjà, coûtent si chers, sont si mal conduits que ce sont les antennes qui en pâtissent financièrement de façon drastique.

Pourquoi tant de mépris ?

Le mépris à l’égard de la chaîne est d’abord extérieur, renvoyant une image poussiéreuse, ennuyeuse, bavarde, d’une radio parfois même présentée comme « inutile » et ce au plus haut niveau. En 2008, en pleine crise de France Musique, le ministre de l’Education Nationale d’alors, Xavier Darcos, déclarait : « Radio Classique, c’est plus pratique si l'on veut avoir un fond musical. C'est mon cas. Et pourtant, je vous assure que j'ai écouté France Musique durant des années et des années... mais aujourd'hui, je trouve que l'on y parle trop ! » (4) Le reproche est aussi vieux que la chaîne elle-même. Ça cause toujours trop… alors que depuis des années, le temps de parole des producteurs est compté et même inscrit a minima sur les contrats. Mais surtout, comme si la longueur d’un micro était comptable de l’horloge ; comme si la mission de cette chaîne était de diffuser un robinet musical. (5)

Le mépris est aussi médiatique. Rien, jamais, ou si peu, dans la presse. Les programmes ont déserté les journaux. Les journaux musicaux spécialisés comme Diapason sont tellement liés au partenariat avec Radio France qu’il n’est même pas question qu’ils évoquent les vrais enjeux et les vrais dégâts. Le Monde a vu sa rubrique de présentation des émissions réduite à sa plus simple expression. Seul ou presque, Télérama… qui depuis des années, dans ses articles, pour l’essentiel, ne soutient la chaîne que lorsqu’il faut vanter le jeunisme et qu’il ne s’agit pas de classique.

Le mépris est, enfin et pire que tout, interne à Radio France, à commencer par les Directions. A son arrivée comme PDG, en 1999, lorsque Jean-Marie Cavada rassembla l’ensemble des producteurs de la chaîne (fait rarissime) afin de les tancer en les adjurant de changer de style, de faire jeune. S’appuyant, comme par hasard, sur de mauvais sondages arrivés comme toujours au moment opportun, il nous présenta en ces termes Pierre Bouteiller, le successeur de Jean-Pierre Rousseau,: « Voici l’équipe descendante et voilà l’équipe montante. » Ambiance assurée. Confiance immédiate… et une bonne dizaine de producteurs virés.

En 2007, le PDG d’alors, Jean-Paul Cluzel, déclarait qu’il fallait « remplacer les vieux conservateurs de musée par de jeunes guides » (6). Quelques temps après, le Directeur, Marc-Olivier Dupin, insistait : « vous n’avez pas besoin de dire beaucoup de choses, les auditeurs qui veulent aller plus loin ont l’internet et Wikipedia… » Désormais, avec la nouvelle Direction, c’est une doxa : silence dans les rangs. Ecoutez, il n’y a rien à savoir.

Car Mathieu Gallet, à peine arrivé à la Présidence, se répandait publiquement en propos démagogiques et populistes contre la « musicologie » à France Musique. Ce qui prouvait bien qu’il n’écoutait pas la chaîne dont la musicologie a disparu, en plus du mépris affiché pour les musicologues, un gros mot dans sa bouche – un anti-intellectualisme dans l’air du temps. Et à l’arrivée, nous avons un PDG qui une main sur le cœur prétend aimer le classique et de son autre main braque le pistolet sur les orchestres de la Radio comme sur cette chaîne qu’il disait être prioritaire mais qu’il voulait en réalité – avec l’aval de Bercy – enterrer sur le net. A-t-on connu attitude plus méprisante – et plus méprisable – sous des discours de façade aussi insipides que pervers ? A son arrivée, il parlait d’un « projet artistique global et ambitieux » pour cette chaîne sans pareille… (7)

L’an dernier, il a nommé une Directrice, Marie-Pierre de Surville, qui ne connaissait absolument rien à la radio (8). Depuis, ce qu’elle met en place est radical : raboté le contenu, la création, les émissions élaborées qui disparaissent par brassées. De l’easy-listening – et une gestion humaine absolument catastrophique : en ce mois de juin, c’est la diminution de 40 à 75% des revenus pour certains – c’est ça ou la porte ; l’an dernier, elle virait une dizaine de producteurs (tous des hommes – afin d’améliorer les chiffres de la parité), sans état d’âme et sans autre raison avouée que budgétaire. Ceux qui restent n’ont pas le choix. Cela s’appelle la terreur du management. Mais n’a rien, strictement rien à voir avec une direction artistique, un projet, un souffle – c’est juste du sabotage, camouflé sous des mots qui tournent à vide. Radical, oui.

Enfin, l’actuel numéro deux de Radio France, Frédéric Schlesinger, chargé de coordonner toutes les antennes du groupe, déteste la musique classique, ne s’en cache pas, malgré quelques phrases qui ne mangent pas de pain et des mots glissants. Le tableau est complet. Juste terrifiant. Rendez-vous en fin de mandat pour l’état des lieux, version morne plaine.

N’y a-t-il pas un moment où dire « Non » s’impose ?

Rien de ce qui se passe aujourd’hui n’est une surprise. Rien de ce qui se passera dans les années prochaines non plus d’ailleurs, si rien n’est fait de façon autre, radicalement. Il y a, à tout cela, une vraie logique. Alors maintenant, au vu de cette affligeante peau de chagrin musicale, n’est-ce pas véritablement le moment de dire « Non » ?

Dès 2011, l’Etat revenait sur ses engagements signés avec le fameux COM (Contrat d’Objectifs et de Moyens) qui détermine pour cinq années le budget annuel de Radio France.
Une ponction exceptionnelle était opérée. Puis une autre, annoncée pendant la campagne électorale, début 2012, ce qui la faisait passer pratiquement inaperçue. Après ces deux ponctions sarkozystes, d’aucuns espéraient un changement de cap. C’est tout le contraire qui s’est passé. Dès l’automne 2012, chaque Directeur de chaîne rassemblait ses équipes pour expliquer qu’une ponction de 5% serait effectuée durant trois années – jusqu’à la signature du COM suivant – en 2015. Que faire alors ? Concernant France Musique, la sonnette d’alarme résonnait de façon assourdissante. Car déjà – contrairement à tout ce que certains mal intentionnés prétendent concernant son coût – la chaîne était « à l’os. » De nombreuses économies avaient été faites ; celles qui furent réalisées depuis la mettent en danger, gravement. Tout était écrit.

Ici comme ailleurs, de l’hôpital à la SNCF, la logique comptable tient le haut du pavé. Et l’austérité tue. A petit feu ; mais sûrement. C’est ce qui se passe en ce moment. Il s’agit bien de détricoter le Service Public, en prétendant, contre vents et grandes marées, que « tout va très bien, Madame la Marquise ». Mais Radio France court à sa perte en renonçant à ses missions, de culture, d’excellence, de diversité. Sa richesse n’est pas faite de monnaie sonnante et trébuchante. Mais on la rabote, peu à peu, avec constance et méthode de management : une année violente, une autre moins (en apparence) ; avec la réduction et bientôt la suppression des émissions élaborées, pensées autrement que comme du pousse disque ou de la promo d’artistes. Des techniciens aux chargés de production, des attachés d’émission aux producteurs eux-mêmes, tout le petit monde de la radio le sait, le sent : cette radio qui est un phare, au sens baudelairien, est devenu le Titanic.

Silence, on coule. Qui en parle ? Où sont les journalistes ? Tout en brandissant « l’esprit du 11 janvier », ont-ils à ce point peur de s’exprimer, d’enquêter ou même simplement relayer ?

Ce constat vous semble très peu « politiquement correct » ? Pour le moins. Il est d’usage de se taire. Surtout quand ce « politiquement correct » est celui de la doxa libérale, de la rigueur budgétaire, de Nicolas Sarkozy et François Fillon, de François Hollande et Manuel Valls – de Fleur Pèlerin et Frédéric Mitterrand, dont Mathieu Gallet était le protégé parachuté.

Mais il est bien plus que temps de parler de France Musique. Car il faut d’urgence changer de logiciel comme de logique. Il faut que l'autorité régalienne de l'Etat intervienne : c'est son droit et son devoir. Un jour, s’il y a un Gouvernement de gauche en France, ce sera sans aucun doute une de ses premières priorités culturelles…

Marc Dumont

Producteur à Radio France (France Musique, France Culture, Radio Bleue) de juillet 1985 à août 2014. (Période pendant laquelle dix Directeurs se sont succédé à France Musique)

Ancien Président de la Société des producteurs de France Musique (2005-2011)

https://www.facebook.com/pages/LHorizon-Musical/1535369996695566

1/ Une mise au point s’impose. Après plus de 29 ans à Radio France, j’ai été viré l’an dernier en à peine une minute, « pour des raisons de budget. » Comme une dizaine d’autres producteurs et de nombreux chroniqueurs. Mais ce n’est ni la violence ni la grande élégance de ces moments récurrents, touchant de si nombreux producteurs de la Maison Ronde (celles et ceux que vous entendez à l’antenne) qui m’amène à écrire ce qui suit. C’est bien une analyse de cette dérive de fond, observée, scrutée et vécue de l’intérieur depuis des années.

2/ La première interview de Mathieu Gallet à la presse après son élection par le CSA : http://www.lesechos.fr/28/04/2014/LesEchos/21677-065-ECH_mathieu-gallet-------je-veux-transformer-radio-france--.htm

3/ Je n’ai jamais cru à ces sondages et le disais pendant toutes ces années passées à France Musique. Une anecdote : fin 2012, le directeur, Olivier Morel-Maroger, me dit « tu as fait un carton avec ton émission « Horizons chimériques » : entre deux vagues de sondages, je venais de gagner 75% d’audience. Ce qui, avouez, est assez peu crédible, car depuis plus d’un an, cette émission restait la même dans son principe et sa réalisation. Au même moment, la tranche des concerts diffusés à 20h chutait de 50%. J’ai juste fait remarquer que la vague suivante verrait sans doute l’émission perdre 50% et que les concerts remonteraient de 75%...

4/ Entretien à Classica de février 2008.

5/ Depuis une quinzaine d’années, les changements à l’antenne ont été radicaux. Et le ton global a totalement évolué. On le sait, qui veut tuer son chien l’accuse de la rage… En 2014, alors que Mathieu Gallet prétendait faire baisser le temps de parole, jamais on avait tant causé sur la chaîne depuis bien longtemps.

6/ Interview de Jean-Paul Cluzel : http://rue89.nouvelobs.com/2008/02/29/quand-le-president-de-radio-france-discredite-france-musique

7/ Voir à ce sujet l’éditorial de « La lettre du Musicien » http://www.lalettredumusicien.fr/s/articles/4478_240_france-classique-ou-radio-musique

8/ Rencontrée par Mathieu Gallet au cabinet de Christine Albanel, alors Ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, où les deux travaillaient. Connivence plus politique que radiophonique. Elle vient de donner une interview surréaliste – à lire sur l’air de « Tout va très bien Madame la Marquise » ou sur celui d’une autre chanson, moins connue, de Fernandel, datée de 1939 « Je me mens » : http://www.telerama.fr/radio/marie-pierre-de-surville-france-musique-il-n-y-aura-pas-de-changements-radicaux,127873.php

Publié par Omer Corlaix à 11:29am

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