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Musiques contemporaines XX & XXI

Musiques contemporaines XX & XXI

Chroniques de concerts,de festivals, d'événements, de livres, de disques et de DVD.

30 Mars 2017

Vautrin versus Valjean versus Gabriel Lambert... Les bas-fonds de l'opéra

Le Magazine Littéraire, no. 509
Dossier, Balzac, mercredi 1 juin 2011, p. 72

Vautrin et Valjean, superhéros avant la lettre par Mireille Labouret

C'est le V qui rapproche Vautrin/Valjean d'une de leur source commune, Vidocq, ancien forçat et chef de la police de sûreté sous la Restauration. Véritables « Superman » romantiques, à l'étroit dans leurs habits de simples personnages, ils incarnent tous deux le mythe du héros tout-puissant que les romans-feuilletons de Sue (Les Mystères de Paris) et de Dumas (Le Comte de Monte-Cristo) popularisent à la même époque.

Anciens forçats évadés, condamnés pour une peccadille - le vol d'un pain pour Valjean, un faux en écriture endossé à la place d'un autre pour Vautrin -, ils mériteraient de porter tous deux ce surnom de Trompe-la-Mort donné au seul Vautrin. La mort, ils la bravent à plusieurs reprises : sauvé trois fois, de la mer, de la terre du cimetière et du cloaque des égouts, Valjean semble immortel1 quant à Vautrin, ses arrestations successives se soldent par un retour en force sur la scène parisienne.

Voués par leur état à la métamorphose et à la disparition chroniques, ils changent de pays, d'aspect, d'état civil, de statut social, et se retrouvent toujours à Paris, attirés par la force centripète de la capitale et de ses bas-fonds propices à la dissimulation. Né Jacques Collin, dont les initiales n'ont pas manqué d'évoquer le Christ (à moins que ce ne soit l'Antéchrist), Trompe-la-Mort opte pour le nom de Vautrin et la défroque d'un négociant retiré pour se cacher dans la « pension des deux sexes et autres » que tient Mme Vauquer. Il revient en « sanglier » (prêtre) sous l'habit de Carlos Herrera à la fin des Souffrances de l'inventeur et au début de La Torpille. Hugo hésita entre Jean Tréjean, puis Jean Vlajean, avant d'opter pour Jean Valjean, redondance onomastique qui met en valeur le prénom. Jacques et Jean désignent dans la banalité de leur appellation l'homme du peuple, urbain et rural, mais ils suggèrent aussi le nom des disciples du Christ. Contraint de se dépouiller de son nom, Valjean devient M. Madeleine, autre allusion biblique, autre surnom également de Théodore Calvi, l'amant de Collin au bagne. « Ultime Fauchelevent » est la dernière incarnation de celui qui ne veut plus se faire appeler de Cosette que M. Jean et qui exige l'anonymat sur sa pierre tombale.

Les deux héros sont dotés d'une force physique herculéenne qui leur permet de jouer avec la vie et la mort des autres : M. Madeleine sauve de l'incendie les deux enfants d'un capitaine de gendarmerie, soulève la charrette qui écrase le vieux Fauchelevent, porte Marius blessé sur son dos dans le lacis des égouts1 Vautrin se débarrasse de Contenson en le projetant du haut du toit de l'hôtel d'Esther et résiste à toutes les drogues qu'il absorbe de gré ou de force. Tous deux disposent de réserves financières renouvelables : trésorier indélicat des fanandels, détrousseur de grand chemin, maître-chanteur et proxénète, Vautrin puise dans un trésor sans fond1 manufacturier à Montreuil-sur-Mer, M. Madeleine « avait tout fait riche autour de lui ».

s'arrête la « loi des similaires », qui rend d'autant plus vive l'opposition entre ces deux héros. Si Vautrin-Lucifer renouvelle avec Lucien le pacte méphistophélesque, invoque le « boulanger » (le diable) qui l'abandonne et, dans sa recherche passionnée d'un « beau moi » à aimer, ne parvient guère à reconstituer l'androgyne rêvé, il reste le maître d'une société secrète à ses ordres, assez semblable à celle des Treize, et il sonde avec une grande lucidité non seulement les reins et les coeurs des duchesses mais encore toute l'organisation de la société dont il triomphe toujours. Sa « dernière incarnation », si décevante soit-elle - imagine-t-on Jacques Collin retraité de la police en 1845 ? -, n'est qu'un avatar de ce caïnite immortel que salue Lucien dans sa lettre d'adieu. Jean Valjean, farouche solitaire, adoubé par Mgr Myriel, porte sa croix, non sans stations douloureuses, jusqu'à l'assomption finale. Le couple justicier/criminel Javert/Valjean se dénoue par la disparition volontaire du policier qui laisse rayonner le misérable sauveur et sauvé. La mort de Valjean, bénissant Cosette et Marius, rédime celle d'un autre personnage balzacien, le Christ de la paternité, Goriot.

 
 
 
Vautrin versus Valjean versus Gabriel Lambert... Les bas-fonds de l'opéra

Publié par Omer Corlaix à 09:10am

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